Les Créateurs du 3e Millénaire

 

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Ils vivaient dans un monde dont la course folle allait devoir changer. L’avenir annoncé s’avançait à grands pas : troubles politiques et sociaux, nés d’injustices économiques devenues trop ciantes; désastres environnementaux, résultats de l’exploitation effrénée de la nature; perte des repères…
Depuis quelques années, pourtant, certains sentaient les prémices d’autres valeurs, plus féminines peut-être – du mois, plus souvent défendues par des femmes que par des hommes-, qui tentaient de s’exprimer. Des communautés cherchaient à se créer pour influencer le cours de l’histoire et rester libres.

Ils devinaient confusément que les changements à venir mettraient en action les valeurs culturelles liées aux problèmes écologiques et aux disparités sociales. Ce dont le monde allait vraiment avoir besoin, c’était d’une transformation culturelle radicale permettant de mettre fin aux contradictions dans lesquelles la plupart vivaient. On aurait pu résumer ces contradictions ainsi : pour garantir son avenir individuel immédiat et celui de ses proches, chacun était conduit à participer, tantôt comme consommateur, tantôt comme producteur, à une vaste entreprise de destruction visant la nature autant que les rapports entre les hommes; entreprise contre laquelle la conscience s’insurgeait, mais qui semblait inscrite dans un inexorable processus.

Cette schizophrénie et ce sentiment d’impuissance n’allaient pas sans générer de nombreux malaises contre lesquels le confort, les divertissements et les tranquillisants étaient impuissants. L’un aurait aimé que les rapports soient moins tendus dans sa vie professionnelle, mais la « réalité » (structures du pouvoir, compétition économique) l’obligeait à se comporter à l’encontre de ses aspirations. L’autre sacrifiait sa vie familiale à son travail, croyant pourtant agir pour le bien de son foyer. Un troisième, engagé corps et âme dans le progrès technique, aurait souhaité que la course au profit ne le rende pas si mortifère. Un autre enfin, croyant s’en tirer à bon compte, cultivait en public le cynisme mondain, le temps d’oublier que, seul, il aurait bien aimé jouer davantage et moins se divertir. Et tous connaissaient, aux moments les plus tendres, ces élans de compassion que provoque l’indécent spectacle de la misère et ceux, plus joyeux, que procure l’espoir.

A mesure que les contradictions approchaient de leur point de rupture, les malaises devinrent des maux : crise du couple, des valeurs, des institutions, crise écologique, économique, psychologique, politique et morale. Le nouveau millénaire émergeait dans le chaos. Il imposait de choisir entre :

1. Fermer les yeux et se plonger dans le confort de la cécité pour tout oublier;
2. Regarder monter frustrations et troubles psychologiques en attendant l’explosion;
3. Rester vigilant, poser des questions, chercher des réponses ensemble, et se retrouver alors propulsé hors du nid douillet de l’habitude, pour entrer dans la tourmente d’un passage obligé procurant alternativement le sentiment de l’angoisse et l’intuition optimiste qu’en réfléchissant un peu, collectivement, on pourrait aller vers un monde meilleur. Un monde sans tracé ni carte, qu’on ne pouvait approcher par aucune religion ni pensée préconçue. Où l’on ne pouvait entrer qu’en suivant sa propre source intérieure d’autorité, s’obligeant pourtant à coopérer avec les autres hommes…

Certains y furent propulsés sans l’avoir choisi : rencontre bénéfique – comme pour notre voyageur -, mais plus souvent maladie grave, perte d’un être cher, revers de fortune, guerre… D’autres y entrèrent parce qu’ils cherchaient quelque chose de plus profond, une dimension plus libératrice que les idéologies, religions, drogues ou sectes. Dans un cas comme dans l’autre, il convenait de laisser le processus se dérouler à son rythme, de redécouvrir un don humain fondamental : la confiance dans l’inconnu. Cette confiance qui permet de se perdre pour se refondre, de se donner pour ne recevoir que la seule joie d’avoir donné. Ne pas fuir, affronter la perte de ce qu’ils croyaient être leur essence même, voilà ce que collectivement ils allaient devoir faire. Pour que le millénaire réussisse, il leur fallait trouver de nouvelles sagesses et fabriquer eux-mêmes les nouveaux guides qui pourraient les porter, les garder, les transmettre.

L’enjeu était d’importance. Les créateurs du troisième millénaire allaient devoir effectuer un véritable travail sur eux-mêmes, mais aussi mener des actions concrètes dans le monde… Seuls en seraient capables ceux qui auraient eux-mêmes vécu des bouleversements, qui auraient réussi à changer leur propre coeur. Chacun isolé dans la masse, ils cherchaient les outils ensemble. C’est ainsi que fut retrouvée la Légende. Ainsi que ressuscita le Jeu des Jeux… et que naquit le Jeu du Tao.

 

FIN


Source : introduction du Livre du Jeu du Tao, Albin Michel, 2004

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