Le Sceau Chinois

Il ne fait guère de doute que le Jeu des Jeux inspira directement la mise en forme, il y a 2 500 ans, de l’initiation réservée aux chefs religieux et séculiers des pays d’Extrême-Orient. Cette initiation visait à apporter bonheur et sagesse, ce qui signifiait, pour tout dirigeant, trouver l’harmonie entre son intention, ses actions, les circonstances et le résultat. L’enseignement reposait sur la pratique quotidienne d’un questionnement menant à la connaissance de soi, sur l’apprentissage des principes Yin et Yang qui animent l’univers, sur l’étude du Classique des Changements qui explique le déroulement de leurs interactions, sur la lecture des signes et des coïncidences. Cette pratique traversa toute l’histoire de Chine, jusqu’aux maîtres questionneurs qui initiaient les jeunes candidats aux examens impériaux. Fondé sur le concept de cheminement, de voie (tao en chinois), le Jeu des Jeux devint “Art du Tao”.

De cette lointaine origine, le Jeu du Tao tire son nom historique, mais si, par un pied-de-nez que nous découvrirons, notre enquête sur ses racines nous entraînera vers bien d’autres horizons. Nul doute cependant : l’empreinte chinoise fut puissante. L’art du Tao comportait notamment un certain nombre d’étapes qu’il était nécessaire de franchir pour devenir un maître. Chaque étape induisait un changement intérieur, un nouveau niveau de conscience à atteindre. Avec le temps, à l’image des arts martiaux et du jeu de go, chaque succès dans cette ascension fut récompensé par un grade appelé des termes japonais kiu ou dan, selon le niveau – du dixième kiu de l’apprenti au premier dan du maître qui, seul, pouvait initier un prince. Des traces de cette hiérarchie subsistèrent des siècles durant, dans les grades des bureaucraties impériales chinoise, mongole ou nippone.

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Résultat d’un vaste processus de décantation, en continu depuis l’origine, cet enseignement ouvrait les portes de la perception du visible et de l’invisible, mais aussi celles d’un mode idéal d’échange et de dialogue pour mieux se comprendre et coopérer. Sa pratique permettait de régir de manière plus efficace la réalité quotidienne, de trouver en soi les qualités nécessaires pour servir les autres et, conséquemment, de vivre dans la joie, seule manifestation de la sagesse aux yeux des maîtres.

L’art du Tao devint explicitement un jeu à l’époque des Royaumes Combattants, qui marqua le déclin de la dynastie des Zhou, au IVe siècle avant notre ère. Tant de troubles accompagnaient la décadence ! Les sages qui initiaient les princes, lassés de voir leurs enseignements négligés, envisagèrent le pire – l’une des pratiques usuelles des royaumes ennemis étant d’anéantir les porteurs de sagesse du clan adverse. Dans  la légende que nous nous plaisons à imaginer, sentant la civilisation décliner, ils se réunirent en secret afin de décider ce qu’il allait advenir de leur immense savoir.

« Confions-le aux plus sages parmi les rois et grands propriétaires, lança un maître, afin que l’esprit se perpétue au sein de glorieuses lignées.
– Qui en sera digne ? demanda aussitôt le précepteur du plus grand des princes.
– Qui de nous choisira parmi des rois ennemis ? interrogea un autre.
– Leur volonté de puissance n’est-elle pas l’une des causes du présent chaos ?” renchérit un inquiet.

Le vacarme envahit le petit temple isolé où ils étaient assemblés.

“Au vu des dangers que nous encourons, la transmission de maître à disciple ne risque-t-elle pas de s’interrompre ?
– Qui peut assurer que les puissants d’aujourd’hui sauront demain la protéger ?”

Cherchant d’autres certitudes, ils finirent par trancher :

“Traduisons les secrets de notre connaissance sous la forme d’un jeu. Nous le confierons aux plus pauvres et aux moins sages, afin qu’il ne soit pas un objet de dispute. Il permettra à des nomades sans instruction d’en tirer bénéfice. Il restera ainsi entouré de respect et nul n’aura la tentation d’y changer quoi que ce soit. ”

Ainsi fut fait. Les sages commencèrent à diffuser les enseignements royaux à des hommes et à des femmes de plus simple extraction, qui s’enfoncèrent ensuite dans les montagnes et les forêts de Chine. Ce furent les premiers “nomades éclairés”, dont bien des voyageurs ont rapporté les histoires.

Le plus célèbre d’entre eux, nommé Tao Li, connut une gloire imprévue en temps de guerre, pour sa gentillesse, sa disponibilité et son enthousiasme dans l’art difficile de la conciliation. Lorsqu’il arrivait dans un village et pensait qu’il était nécessaire d’éclairer la population, il sortait de son carquois une arme inhabituelle : le Taoban, une piste de jeu en tiges de bambou liées. Il proposait alors une partie de Jeu du Tao contre une offrande modeste, généralement le gîte et le couvert. Jamais il ne prétendait enseigner une vérité. Sa seule mission était d’amorcer une démarche interrogatrice commune; sa seule quête, une recherche vivante de la sagesse par la coopération, sa seule promesse, un pas de plus vers le bonheur, car le bonheur est un mouvement.

Il commençait par la question rituelle : “Que cherches-tu ?”. Puis, de question en question, de questionné en questionné, le jeu se chargeait de montrer, par des effets miroirs, que les désirs des uns étaient complémentaires et non antagonistes de ceux des autres. Tao Li facilita ainsi de nombreuses réconciliations, qualifiées de magiques, entre ennemis jurés, qui vantèrent à tous ses qualités de conciliateur, lui assurant de nombreux émules.

Ceux-ci ne créèrent pas d’école religieuse, ni de temple, ni de philosophie portant leur nom. Ils pensaient que la connaissance appartient à tous, que nul ne peut la posséder, la morceler, la dissimuler par égoïsme ou pour en tirer profit. Ils furent des acteurs importants dans la résistance contre les régimes autoritaires, mais se raréfièrent avec la dynastie des Ming (1368-1644), qui instaura des pratiques totalitaires et organisa contre eux une chasse aux sorcières systématique.

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