Le Voyage au Népal

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Il est facile à ce voyageur de rester anonyme, mais il a bien fallu qu’il existe pour que la Légende renaisse et que l’histoire soit racontée. Hasard ? Circonstances ? Destin ? Qui sait ! La vie est un grand jeu.
À l’époque, il ne pensait pas ainsi et, à vrai dire, ne s’intéressait pas aux choses de l’esprit. Vagabond seulement assoiffé de rencontres et de nouveauté, il parcourait le monde pour le photographier. Un ami lui proposait d’illustrer un livre sur le Népal ? Pour le Népal, il s’embarquait. Et c’est à Pokara que tout a commencé.

Il s’y retrouva seul, coincé par la mousson, démuni de ses affaires déjà à bord de l’avion qu’il avait raté. Il ne lui restait presque rien : les vêtements qu’il portait sur le dos, un paquet de cigarettes, son briquet et pas un sou en poche. S’aventurant en ville, il rencontra tout d’abord un petit garçon. Surprise : l’enfant lui proposa de lui acheter son briquet. Puis tout ce qu’il possédait : cigarettes, chapeau, blouson… Il faisait si chaud, pourquoi ne pas acheter un costume indien plus léger et vendre aussi chemise et pantalon ? Dans ce trou perdu du monde pauvre, il reçut de l’enfant largement de quoi passer les trois jours avant le prochain avion.

Puis il rencontra un guide, un réfugié tibétain parlant anglais, qui lui proposa de faire une excursion. Ils s’accordèrent sur le prix pour une marche de trois jours en montagne.  Le guide commença par demander au voyageur ce qu’il cherchait à travers cette expédition. « Je ne cherche rien de particulier, dit-il, juste découvrir la montagne, les gens, les temples… » Le guide acquiesça sans insister.

Au début, le périple parut des plus faciles au voyageur. Il parlait et questionnait sans cesse son guide, qui répondait succinctement. Au bout de quelques heures, alors que notre voyageur commençait à perdre son souffle, les poumons en feu, le guide lui conseilla poliment d’ouvrir plus grand les yeux et les oreilles, pour profiter au mieux de la marche. Le voyageur en fut quelque peu vexé et rétorqua qu’à part eux deux, il n’entendait que le silence. « Ecoute le silence, lui conseilla le guide, écoute ta respiration… Quand on découvre une montagne, il faut se mettre en position de recevoir son enseignement. »

Il avait énoncé cela sans prétention, à la faCon dont on constate une évidence. Comme pour appuyer ses dires, un sentier particulièrement abrupt acheva de couper le souffle de notre voyageur. Il demanda à faire une pause. Mais quand il eut récupéré, la pluie se mit à tomber avec une telle force que le guide hâta le pas vers un abri qu’il semblait connaître. Le voyageur se voyait déjà coincé et pesta contre lui-même, se demandant quelle idée l’avait pris de s’aventurer ainsi au milieu de nulle part. “Mais qu’es-tu donc venu chercher ici ?” s’enquérait une voix lancinante en lui-même.

Le guide trouva enfin une grotte pour leur première halte nocture. Devant le feu qu’il avait aussitôt allumé, il fut un peu plus loquace. En réponse aux questions du voyageur, il raconta l’invasion chinoise, sa fuite du Tibet, l’arrivée au Népal, les problèmes que les Tibétains, plus riches que les Népalais, y rencontraient. Mais tout lui semblait naturel et sans importance. Le voyageur fut impressionné par la maîtrise du guide. Il émanait de lui une force étonnamment calme. Qui était-il donc ?

– C’est bizarre, avoua l’Européen, depuis que j’ai quitté Paris, j’ai l’impression d’être entré dans un jeu, un jeu de piste qui m’a mené jusqu’ici !
– Ta vie, répondit le guide, est telle que tu la vois. Il faut faire le vide pour trouver le plein. La prière, la méditation, la marche, toutes les occasions de faire silence et d’écouter ce silence donnent une plus grande conscience de l’invisible. Plus tu en sais sur les ténèbres, plus tu es éclairé dans la vie. »
Le voyageur se réfugia dans ses pensées et tenta de dormir. Sans succès. Il en avisa son compagnon. « C’est normal, lui répondit celui-ci, tu viens tout juste de te réveiller. »

Le lendemain, le voyageur dut affronter la peur. Un sentier jouxtant le précipice l’obligeait à traverser avec son guide une coulée de pierres longue de trente mètres qu’il n’était possible de franchir qu’en courant, chaque pied se posant sur le sommet de rochers humides, distants les uns des autres d’une grande enjambée. Le mondre faux pas conduisait soit à s’empaler sur un roc, soit à se briser les os, soit à plonger dans le précipice. Le voyageur, paralysé, refusa d’avancer :
« Je n’y arriverai jamais, j’ai trop peur.
– Cette peur est précisément ta meilleure arme, déclara le guide. Le danger existe… comme il existe une solution. Veux-tu jouer avec moi ? »
Le voyageur fit une grimace :
« Jouer ? Tu en as de bonnes ! Et quelle est la règle ?
– Fais coïncider la conscience de ton souffle à celle de chacun de tes pas et à celle du signe que la montagne t’envoie.
– Que veux-tu dire ? ça m’enlèvera ma peur ?
– La marche consciente est un cadeau de la montagne. Si tu en as peur, tu ne connaîtras jamais le cadeau, mais seulement la peur. »
Pendant un moment, il entraîna alors le voyageur à « respirer dans chacun des pas » qu’il allait faire. Et celui-ci, stupéfait, retrouva sa confiance et traversa la coulée en quelques secondes. Cela l’enthousiasma à tel point qu’il continua à marcher de cette façon toute la journée, sans ressentir ni fatigue ni essouflement.

Le second soir, au bivouac, il remercia le guide de cette surprenante « règle du jeu ».
« Les jeux nous approchent de l’invisible, dit le guide, c’est pourquoi il est bon de connaître leurs règles.
– Il est vrai qu’en me mettant en position de joueur, j’ai appréhendé les rochers plus facilement (il n’y avait plus de danger) et plus profondément (j’avais le sérieux d’un enfant qui joue). Du coup, je faisais un avec la montagne et je pouvais interpréter ce qui m’arrivait comme une épreuve faisant partie du jeu. Merci mille fois, l’ami !
– Il n’y a qu’une seule différence entre l’homme qui vit sans connaître la règle et le joueur : le second sait qu’il joue.
– Tu veux dire qu’il existe une règle ?
– Il en existe une multitude.
– Mais penses-tu qu’un jeu, un vrai jeu, pourrait les résumer toutes ?
– Chez nous, une légende parle d’un jeu très ancien, qui servait à aider les sages. Je pense qu’il y en a d’autres, ailleurs. C’est peut-être là ta quête de les trouver, ami étranger qui a accès à tous les livres ! »
Jamais il n’avait eu une conversation aussi intéressante. Et comble de tout, c’était avec un homme qu’il prenait, la veille encore, pour un ignorant ! Il dormit cette nuit-là d’un sommeil agité.

Le troisième jour, ils revinrent à Pokora et visitèrent les temples. Leur syncrétisme était frappant : bouddhisme et hindouisme y cohabitaient sans problème. Non-croyant, le voyageur trouvait ce mélange cocasse.Dans l’un d’entre eux, il trouva même les deux triangles croisés de l’étoile de David, dont il apprit du guide qu’aux yeux des hindous ils représentaient l’alliance entre le feu et l’eau.

Le voyage se terminait. Reconnaissant, le voyageur donna tout l’argent qui lui restait à son guide. Il le retrouva peu après, au bord de la rivière où des enfants pêchaient : l’homme était en train de rejeter à l’eau tous leurs poissons, qui jubilaient de pouvoir s’enfuir autant que les enfants d’être payés sans avoir eu à marchander. Les coups de queue des uns cliquetaient dans le soleil au rythme exact des éclats de rire des autres. Au voyageur surpris, le guide expliqua comment jadis, gravement malade, il avait vu son père promettre, pour prix de la guérison de son enfant, de racheter tous les animaux condamnés qu’il pourrait, qu’ils soient destinés au sacrifice ou à la nourriture. Lui-même, devenu adulte, perpétuait ce serment.

Le voyageur trouva le geste beau, mais regretta l’argent, selon lui gaspillé : les enfants continueraient à pêcher ! « Renonce à l’illusion de ce que tu crois être le sens des choses, lui dit alors le guide. Je ne paie pas ces enfants pour régler une dette, mais pour abandonner quelque chose de moi afin d’aller plus loin. On ignore l’invisible quand on affirme : Ceci est moi. Quand on se détache de l’emprise de ce moi, alors, parfois, l’invisible vous lance un clin d’œil.”

Le voyageur éclata de rire :
« Toi alors ! Tu as toujours une longueur d’avance… Sais-tu ? J’ai envie de recréer ton jeu pour intégrer tout cela et enseigner ce que tu m’as appris. Et en ton honneur, je lui donnerai un nom tibétain : le Jeu du Dharma ! Qu’est-ce que tu en dis ?
– Suis plutôt la loi des contraires : donne-lui un nom chinois, comme un cadeau à ceux qui se disent mes ennemis ! »

S’ouvrit alors au voyageur une quête pour laquelle, ignorant et néophyte, il n’était certes pas le mieux armé. Mais qu’importe ! Loin de perdre son enthousiasme, il trouva grand enseignement à repenser à tout ce qu’il avait vécu, pensé et ressenti pendant cette aventure. À peine rentré en Europe, il se lança dans les études les plus diverses. De l’universalité des symboles à l’histoire des civilisations, en passant par la découverte des mille visages de la dualité…

Est-il possible de penser autrement que de façon binaire ? Planètes, peuples, êtres humains, atomes, tout est soumis à des forces qui à la fois attirent et repoussent. Il lui semblait que cette dynamique des contraires devait être modélisée à ce jeu mystérieux qu’il se sentait à présent le devoir de « trouver ». Il voulait aussi que ce jeu intègre les principales découvertes modernes des sciences de l’homme. Et qu’il sache relier des pensées disparates, tout en reposant – forcément – sur des éléments universels. Des pans entiers de sa vie antérieure venaient à présent nourrir son intuition.

La quête du Jeu invisible devint la grande affaire de sa vie. Il entreprit des recherches systématiques dans toutes les grandes traditions. Recherches marginales, difficiles, dérangeantes, qui offraient à un esprit curieux de bien étranges indices… En fait, tout convergeait vers le Jeu. Bientôt, son déroulement s’agença de lui-même : les principes directeurs se mettaient spontanément en ordre et, quand le voyageur eut le sentiment que, pour aller plus loin, il aurait besoin des autres, il s’aperçut que dans toutes les professions et dans tous les milieux, ils étaient des milliers, comme lui, à chercher.

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